Peut-on payer un artiste en visibilité ?

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Après avoir abordé le manque de créativité artistique, Laurent Pendarias revient sur le Renard Loquace avec un second article de réflexion sur une monnaie aussi précieuse qu’intangible : la visibilité.

visibilité

Récemment je regardais une vidéo d’AtOmium sur le site Indiemag pour prendre connaissance des dernières créations de la 31e Ludumdare. Cet événement consiste pour les programmeurs à réaliser en un temps limité un jeu vidéo avec une contrainte thématique (« tout le jeu en un seul écran » pour cette année). Si je devais faire un parallèle avec le monde de la littérature, je dirais que cela ressemble aux « appels à texte » ou aux « concours de nouvelles ». On retrouve simultanément l’idée du thème imposé et la contrainte de temps.

Bref, AtOmium présentait les quelques jeux qui se distinguaient du lot et notamment la création d’un jeune britannique dont la qualité du pixel art était admirable. Le participant n’avait pas eu le temps de développer le gameplay, se contentant de peaufiner la partie graphisme, comme il l’avait fait lors de la précédente Ludumdare. Le présentateur d’Indiemag émit alors l’hypothèse que ce jeune homme se servait peut-être de la compétition pour gagner en visibilité.

Ce concept m’intrigue. Quand j’en entends parler, mes amis artistes l’emploient avec une certaine colère dont je vais vous expliquer la raison. D’après le Petit Robert, la visibilité est le « caractère de ce qui est perceptible par la vue, sensible à l’œil humain » mais, pour les humains vivant à l’ère d’Internet, le concept renvoie surtout à l’exposition, à la capacité plus ou moins grande d’être perçu par le public.

Un artiste qui aurait une visibilité nulle (zéro exposition dans les musées physiques, zéro référence sur Internet) ne pourrait pas devenir connu et, surtout, ne pourrait pas vendre. On prend pour postulat que la visibilité est une condition nécessaire (mais pas suffisante) de survie pour un artiste. Or, certains éditeurs ont bien conscience de cet aspect des choses et exploitent le phénomène : ils n’hésitent pas à organiser des concours ou à demander des productions gratuites en prétextant que cela augmentera la célébrité des participants. Et c’est contre ce genre de pratique que mes camarades artistes s’indignent : « Quand on demande à un maçon de bâtir un mur, on le paye en argent. On ne va pas lui promettre que cela fera connaitre son travail. »

Ceci m’amène à poser une problématique à laquelle sont confrontées toutes les personnes travaillant dans les milieux artistiques (écrivains, comédiens, graphistes, peintres, musiciens, level designers, sound designers, techniciens cinéma, etc.) : sachant que la visibilité est une condition nécessaire pour survivre dans le milieu, peut-on accepter d’être payé en visibilité ?

Arguments pour

Premièrement, il faut prendre en considération les données matérielles : si un artiste a une visibilité nulle et ne vend rien, il ne peut pas poursuivre son art. Prenons l’exemple de Van Gogh. Si vous possédez un génie extraordinaire mais que personne ne le connait (ou ne le reconnaît), vous allez mourir dans l’anonymat. Certes, on peut imaginer que les archéologues du XXIIe siècle creuseront un jour les vestiges d’Internet pour retrouver ce qui nous aura échappé mais cela n’apporte guère de réconfort. Du point de vue de la survie, il vaut mieux qu’un artiste accepte d’être payé en visibilité pour ensuite vivre de son travail.

Deuxièmement, les artistes n’attachent pas d’importance qu’à l’argent. D’autres composantes immatérielles revêtent une grande valeur. Consultez un site et vous verrez, avant la liste de diplôme, s’afficher celle des clients. Nombre d’artistes présentent les noms prestigieux pour lesquels ils ont œuvré. Par exemple, je connais un français qui a travaillé sur Avatar : il n’a pas besoin de raconter sa formation pour que l’on comprenne son niveau. Cela signifie que dans un travail, on ne prend pas en compte la seule dimension matérielle et mesurable (l’argent), la crédibilité joue également. Par conséquent, un artiste peut accepter d’être payé en visibilité, à l’occasion d’un concours organisé par un grand nom, car cela lui apporte une crédibilité utile pour ses travaux suivants. Par exemple : si vous remportez le grand prix de Disney, de Bragelonne ou d’Ubisoft, votre CV est assuré à vie, vous n’allez pas vous plaindre.

Troisièmement, il faut garder à l’esprit la réalité économique : « c’est la crise ». Le client voudrait recourir aux services de l’artiste-artisan mais ne possède tout simplement pas d’argent. En toute sincérité, il peut promettre d’assurer la visibilité, voire la publicité, de l’artiste. Par exemple : récemment un webdesigner m’expliquait qu’une boutique connue de Lyon voulait lui commander un site. Malheureusement elle n’avait pas assez pour payer le prix plancher de mille euros (ce qui est un prix raisonnable dans le milieu). Par conséquent la cliente n’a pas eu son site et le webdesigner sa visibilité.

Enfin, on pourrait prendre en compte le phénomène des « enfoirés ». J’ai entendu des rumeurs prétendant que les artistes soutenant les Restos du cœur y trouvent leur compte mais je vais toutefois étudier le cas de la production désintéressée. Nombre d’associations, dépourvues de finances, sollicitent des artistes pour des actions écologiques, citoyennes ou sociales. Dans ces cas précis, on accepte parfois de travailler gratuitement (selon le code moral et les valeurs de chacun).

Arguments contre

L’argument principal contre cette idée de payer en visibilité est que les employeurs profitent de la situation. Sachant pertinemment que la visibilité est une condition de survie et de développement des artistes, ils essaient d’obtenir gratuitement des productions en promettant en échange un espace de visibilité. Cette démarche est légale, et même défendable dans une certaine mesure, mais ces clients profitent du contexte pour faire travailler à bas prix des artistes.

Ensuite, examinons l’argument du « Va expliquer à Pole Emploi que t’es payé en visibilité… ». J’avoue ne pas être un expert en code du travail et ne pas connaître les méandres du système des intermittents du spectacle mais d’après ce que j’ai compris, il faut cumuler un certain nombre d’heures payées au cours d’une année pour bénéficier du statut privilégié d’ « intermittent ». Il en va de même pour les chômeurs « ordinaires » : pour postuler aux allocations, il faut afficher un certain nombre d’heures et une rémunération[1]. Il n’existe pas encore de case « visibilité gagnée » sur le site de Pôle emploi ou dans les formulaires. Officiellement, on ne reconnaît pas à l’artiste son travail s’il n’est pas rémunéré en espèces sonnantes et trébuchantes.

Puis, l’argumentation de la visibilité ne tient pas. Les artistes ne sont pas contre le concept mais ils considèrent qu’elle doit venir en plus, comme la cerise sur le gâteau. Quand on travaille pour Disney ou Ubisoft, on bénéficie de la visibilité de la marque, en plus du chèque.

De plus, les artistes qui acceptent d’être payés en visibilité empoisonnent la vie des autres. J’ai deux amies photographes, l’une prend cinquante euros pour un mariage et la seconde mille cinq cents (tarif normal). La première détruit le marché : dès qu’un artiste accepte de baisser ses tarifs il relaye l’idée que la production a peu de valeur. Et cette démarche est doublement dangereuse parce que nous vivons à une époque où tout le monde a l’illusion de pouvoir tout faire (j’ai un appareil photo donc je pense savoir faire des photos, j’ai une caméra donc je me prends pour un réalisateur, je sais tenir un stylo donc je suis écrivain, etc.), du coup on mésestime le travail des artistes. Ces derniers vont râler parce qu’ils possèdent une maîtrise technique et une sensibilité esthétique, issues toutes deux d’un long apprentissage, et estiment que leur travail mérite un salaire proportionné à leur savoir-faire.

Enfin, l’excuse « morale » ne tient pas. Sous prétexte qu’il s’agit d’une cause honorable l’artiste devrait accepter de travailler gratuitement ? À ce compte-là les professeurs qui oeuvrent pour l’éducation et les médecins qui sauvent des vies devraient aussi accepter d’oublier leur salaire puisqu’ils agissent pour le bien commun.

Un problème de système

À titre personnel, j’ai connu les deux situations et n’ai pas d’avis tranché sur la question. Payer en visibilité me semble acceptable, au départ, mais difficilement défendable à un certain niveau. Par exemple, un webzine a publié un de mes premiers textes de littérature fantastique. Je n’ai pas été payé et je trouvais cela normal puisque le webzine en question a été créé par des bénévoles dans le but de promouvoir de nouveaux auteurs. En revanche, si demain une maison d’édition me demande d’écrire un roman en m’assurant que je serai payé en « visibilité », elle recevra une fin de non-recevoir.

J’en viens plutôt à m’interroger sur l’organisation du système dans son ensemble. Il faudrait dépasser le débat et cette apparente opposition : qu’est-ce qui est réellement en jeu ? Tout artiste a le droit d’être payé mais l’organisation empêche cette réalisation. Encore une fois on fait porter la responsabilité d’un choix sur un individu quand le système est fautif.

On va peut-être me reprocher de recourir à un raisonnement courant en sociologie qui consiste à expliquer un problème personnel par une mauvaise organisation de la société (Beck explique ainsi le divorce, Dejours les agressions des personnels des transports en commun et Badinter la violence des hommes) toutefois je pense que cette modélisation serait ici pertinente : ce n’est pas tel ou tel client qui veut rogner sur les coûts, ce n’est pas tel ou tel artiste qui a décidé d’empoisonner ses confrères mais l’ensemble du système artistique qui conduit à ces situations problématiques. En théorie, tous les clients voudraient payer les productions artistiques et tous les artistes voudraient gagner sur les deux tableaux (argent et visibilité).  En pratique, la répartition des fonds est extrêmement inégalitaire dans les milieux artistiques, selon la règle des 80/20 (ou encore « le gagnant rafle tout »). Concrètement, cela signifie qu’une petite minorité concentre la majorité des ressources. Quand vous prenez la grille de salaire des métiers techniques, les disparités peuvent aller du simple au quintuple, en revanche dans un secteur artistique (comme la littérature) un écrivain peut gagner mille fois plus que son collègue.

Par conséquent, vous avez une minorité très talentueuse qui gagne très bien sa vie, puis une couche qui bénéficie encore d’une certaine protection grâce au système des « intermittents » et enfin une grande majorité d’artistes qui se partagent les miettes. L’objet de mon discours n’est pas de critiquer cette répartition (on pourrait arguer que tout artiste sait à quoi s’attendre en embrassant cette profession) mais d’expliquer en quoi elle provoque les problèmes : ce sont les artistes qui composent la majorité « mal payée » qui seront confrontés au problème du choix. Ils ont un besoin vital de visibilité pour gravir les échelons et sont prêts à travailler gratuitement mais, ce faisant, contribuent à baisser les prix des voisins qui, à leur tour, perdent en valeur.

Malheureusement aucune solution miracle ne semble se dessiner. Ne pourrait-on pas envisager de nouvelles formes de syndicalisme sur Internet ? Dans le domaine de la littérature, par exemple, nous relayons et partageons les informations pour mettre en garde contre les éditeurs qui proposent des contrats malhonnêtes.

De manière générale, payer une œuvre en visibilité serait acceptable comme première étape mais doit déboucher sur un travail salarié. Et l’artiste ne devrait pas accepter de participer gratuitement à une réalisation dont l’objectif avoué serait de générer des bénéfices


[1] Pour bénéficier du statut d’intermittent, il faut attester de 507 heures travaillées au cours de l’année. Le chômeur ordinaire doit présenter 610 heures rémunérées au cours des 28 derniers mois pour postuler à l’ARE (allocation d’aide au retour à l’emploi). L’ASS (allocation de solidarité spécifique) ne peut s’obtenir qu’après cinq années de travail.

A propos de l'auteur :

Laurent est un prof de philo qui s'est lancé dans l'écriture et les jeux vidéo à l'occasion de sa thèse du doctorat sur la créativité.

 

8 commentaires

  1. Mel

    07/01/2015, 14:34

    Voilà un article très intéressant et tout à fait vrai.
    J’ajouterai, même si ça s’écarte du sujet, que cela pose aussi la question de l’identité de l’artiste. Un écrivain qui vit de son art est un écrivain. Mais un écrivain qui doit bosser pour vivre parce que l’écriture ne lui rapporte presque rien ne se considèrent pas vraiment comme un artiste à part entière. En tout cas, c’est ce que je ressens.
    En tout cas, ce sont des domaines qui nécessitent de perdre rapidement sa naïveté et sa candeur d’artiste. Ne soyons pas hypocrites, même si on aime ce qu’on fait, on veut être payé pour le travail (parfois énorme) qui a été fourni pour créer une oeuvre (quelle qu’elle soit). Et il faut très vite être capable de dégager ses priorités. La visibilité ? L’argent ? les deux? et ayant conscience de cela, adapter son travail.

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  2. Laurent

    07/01/2015, 19:32

    Je suis bien d’accord avec Mel: la question du statut de l’artiste est souvent corrélée à son salaire.
    Je ne sais pas si mes chiffres correspondent à 2015 mais j’avais lu que 50% des livres sont vendus à moins de 300 exemplaires et que seulement 1% passait la barre des 2000. Nous avons donc 1% des écrivains qui peuvent « vivre » de leur travail, d’où cette distinction entre « pro » et « passion ».
    Pour le jeu vidéo, il me semble que jeuxvideo.com avait annoncé que sur 5 jeux publiés, un seul était rentable. Toutefois on peut supposer que, du fait de la formation technique pointue, le professionnel du jeu vidéo se distingue plus facilement du passionné.

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  3. K_rlito

    23/01/2015, 14:54

    Article très intéressant en effet :)

    Je suis juste en désaccord sur un petit point qui est celui de la question « morale ». Dans le cas des Enfoirés il me semble qu’il s’agit uniquement d’artistes déjà reconnus et dont le porte-monnaie n’est plus à remplir, c’est d’avantage une action de bénévolat que du travail rémunéré en visibilité. Evidemment ça booste leur capital sympathie et sûrement la vente de leurs albums par la même occasion, mais selon moi il ne s’agit pas là de la source principale de leurs revenus contrairement à l’exemple des enseignants et des médecins.

    Autre petit point qui me chagrine même si ce n’était peut-être pas directement la visée de l’article, il ne faut pas oublier qu’en dehors des questions d’argent une visibilité accrue permettra de diffuser son oeuvre à un plus grand nombre de personnes. Quelque soit l’oeuvre produite elle l’est souvent pour être partagée, et je ne suis pas sûr qu’un riche héritier peignant ses toiles pour sa mère et son lévrier soit bien heureux. Tout ça pour dire que si effectivement comme le dit Mel il ne faut pas être naïf et nier l’importance de l’argent, la visibilité de l’artiste ne lui permet pas uniquement de manger à la fin du mois.

    Pour finir on peut aussi s’interroger sur la valeur de la visibilité, sans vouloir faire de l’anti-mainstream militant ni même du conspirationnisme il est facile de constater que malheureusement ce ne sont pas nécessairement les plus talentueux qui sont les plus visibles ou les mieux payés. (Si si je vous assure que je vais aussi voir des blockbusters au ciné hein! :D )

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    • Laurent

      24/01/2015, 10:54

      Bonjour,
      oui la question de la visibilité mériterait un autre article sur les questions que tu abordes.

      Contre le système de l’art « classique » constitué par des galeristes et des réseaux, parfois soupçonné d’hermétisme ou de reproduction sociale, on pouvait imaginer qu’Internet offrirait un « véritable » espace de « liberté » où chaque artiste aurait sa chance.
      Internet se voudrait méritocratique mais la répartition de la visibilité y est aussi inégalitaire, parfois pour de mauvaises raisons. Même s’il y a des injustices, le talent demeure néanmoins un critère permettant d’augmenter fortement les probabilités de réussite.

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  4. Patrick

    25/01/2015, 21:29

    La visibilité a définitivement une valeur marchande (et je suppose que nous parlons ici de visibilité « positive », quoiqu’une visibilité négative puisse aussi avoir des avantages auprès d’un certain public). Si ce n’était pas le cas, les créateurs/artistes qui se tapent les ineptes émissions télé, radio ou les interviews dans les médias se feraient payer pour cela et, à de très rares exceptions près, c’est plutôt le contraire qui se produit. La question morale qui se pose est aussi de savoir si l’artiste doit s’abaisser à cela. La plupart le font. Ils ont besoin de ce « seal of approval » pour continuer à faire ce qu’ils ont envie de faire. Personne ne reprochera à Gainsbourg ou Houellebeck de venir faire les pitres au Grand Journal, bourrés généralement pour endormir leur dégoût. Pour eux, je crois, la question ne se pose pas.

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    • Laurent

      03/02/2015, 18:22

      Effectivement Patrick la visibilité semble acquérir une valeur marchande mais ce n’est pas demain qu’on paiera sa baguette de pain avec. Sans doute faudrait-il fixer une valeur pour pouvoir ensuite la traiter comme telle.
      Ont-ils besoin de s’abaisser ? Je ne poserai pas la question en ces termes. Veulent-ils de la visibilité ? Probablement. Si les artistes méconnus acceptent d’être payés en visibilité, pourquoi pas les grands?
      Evidemment, notre débat postule que l’art est une activité marchande (produisant des richesses permettant aux artistes de vivre) et on pourrait se demander si l’art n’a pas perdu son sens, à savoir créer des oeuvres qui n’ont pas de but utile.

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